dimanche 24 juillet 2011

L'Enfant Champignon - Part 1


Hier, un vague souvenir me frappa au visage. Chaque détail, chaque seconde, chaque poussière me revint en mémoire. Est-ce pour le mieux?
J’avais entre cinq et sept ans. J’étais au camp de jour de mon petit village anodin. C’était une atrocité pour moi. Les moniteurs hyperactifs, les enfants qui se croyaient mieux que tous, les sports nuls, et la foutue carence d’autonomie! J’ai toujours été l’«outcast» de service. Je restais toujours dans mon coin, je ne participais pas aux activités, on riait de moi et de ma coupe champignon. On me traitait de garçon, on me posait la question «T’es un gars ou une fille?», puis on partait en rigolant, me laissant seule dans mon malaise grandissant. Je faisais la dure qui ne se souciait pas de l’opinion des autres, mais à l’intérieur, mon estomac s’entrecroisait, j’avais la langue molasse et pâteuse, et j’aurais voulu disparaître. J’aurais voulu qu’un camion de vidange me lacère le crâne en deux.
Toujours est-il qu’une autre de ces journées lasses et sans but, mon groupe avait écopé d’un avant-midi libre dans le parc de l’école avoisinante. La brique rouge-orangée, le ciment, la «garnotte», le petit abri pointu à la sortie d’une porte condamnée pour l’été. J’étais assise seule à faire des petites piles de gravelle, à me salir les mains, à m’inventer des images dans la pierre. Je portais une camisole principalement blanche, avec de la broderie rose et turquoise, formant une grosse fleur sur l’un des côtés. Les brettelles amovibles avaient été mises ce jour-là. Probablement que ma mère m’y avait obligée. Je portais un short en denim pâle, années 90 sur les bords. Mes cheveux-champignon avaient été bien placés. Lui, il portait un t-shirt simplement rouge primaire, avec un short long (arrivant au mi mollet) en jean rugueux bleu marine. Celui-ci avait même des bandes de jean sur les côtés, comme pour tenir des outils, tel le marteau. Vous savez de quoi je parle? Ses grands pieds étaient couverts de sandales sport brunes en similicuir, avec des velcros. Il était plus grand que moi. Il avait les cheveux courts d’un brun presque noir-corbeau. J’avais les taches de rousseur visibles sur ma peau-biscuit. Son corps était rachitique. Le mien aussi.
Il vint. Me toucha partout. Il m’embrassa dans le coup et sur mon visage répugné. Il appuyait son corps sur le mien. Fragile et vierge, dans tous les sens du terme.  J’essayais de le repousser, mais ses deux mains tenaient mes poignets accotés sur le mur de brique. Les pointes lacérées pénétraient dans mon épiderme. Peu profondément, mais assez pour que je le sente, sur mes bras, sur mon dos, mais surtout sur mes omoplates anorexiques. Je lui disais d’arrêter. D’une manière assez peu convaincante j’imagine.  Peut-être aimais-je l’attention qu’il me portait? Jamais un garçon n’avait voulu de moi. Jamais. Mais il n’arrêtait pas, malgré mon insistance. Ses mains me cajolaient grossièrement. Je me sentais malpropre. Je lui disais non.
Ses sandales rose-poudre et beige ainsi que son short «Volcom» que j’entrevis furent gage de liberté. Grenadine, la seule monitrice que j’aimais bien, accouru après [ce qui sembla être] d’interminables minutes. Elle nous sépara. Rien de plus. Rien de moins. Je lui étais reconnaissante. Et ce fut tout.
Je continuais à remuer le gravier et les débris. J’avais un sourire en coin pour cacher les sentiments étranges qui s’entrechoquaient en moi. Je ne savais pas quoi penser. Je ne savais pas quoi ressentir. J’avais honte. Je fis donc ce que je savais faire le mieux : jouer avec les roches et fermer ma gueule. Ce fut un succès.

______

C'est étrange l'émotion qu'on ressent quand un vieux souvenir d'enfance, longtemps oublié, nous revient ainsi, sans but, après de si longues années...
Est-ce à cause de ce minime évènement que je ne peux être en relation ? Que je n’ai aucune confiance en moi ? Qu’à chaque fois qu’un homme fait un pas vers moi, j’en fais dix vers l’arrière? Que j’ai peur d’embrasser ? Que je fige quand on me fait des avances ?
Est-ce qu’un jour je vais guérir? Est-ce qu’un jour je vais pouvoir lâcher prise et aimer ? J’espère, parce que le train passe, et je le rate à tout coup. De toute façon, dans le pire des cas, il me reste toujours l’option du camion de vidange…

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire